Enfin la route !
1892
Une date est gravée, à l’entrée du tunnel de la route des gorges de Galamus, au bas d’un quatrain en langue occitane de l’écrivain poète saint paulais : Léonce Rives.
C'est l'aboutissement d'un projet municipal qui a mis plusieurs décennies à se concrétiser.
imaginons le temps d'avant ...
Les gorges de Galamus, au nord de la commune de Saint Paul de Fenouillet, creusées, depuis des temps immémoriaux, par les eaux de l’Agly, coupent la chaîne calcaire sur près de 2 km, sur les territoires de Cubières sur Cinoble (Aude) et de Saint Paul de Fenouillet (P.O.).
Entre les 2 communes, est perché, à mi falaise, dans la partie la plus profonde des gorges, le site classé de l’Ermitage de Saint Antoine.

A moins de 10 km, Cubières est la commune du département de l’Aude la plus proche de Saint Paul. Mais ici le relief est tel que pas une route carrossable ne relie ces 2 villages, pourtant si voisins.
Avant l’an 1892, seuls quelques sentiers piétonniers ou muletiers, après moults détours et franchissements de cols, permettaient la rencontre.
Pour rallier Cubières depuis Saint Paul au plus près, uniquement par sentiers piétonniers ou muletiers,
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Côté nord-ouest : cami de Camps, col du Lenti, pla |
Dans la roche des sentiers, les roues des charrettes ont laissé leurs empreintes... |
Côté nord-est : col de Corbasse, col de Brezou, vers Soulatgé, puis Cubières. ![]() |
En routes carrossables, les véhicules motorisés devaient, par l’ouest, passer Caudiès, le col de Saint Louis (687m), Parahou, Bugarach, le col du Linas(680m), et Camps sur l’Agly, soit plus de 40 km, pour rallier Cubières.
Un passage par l’est était tout aussi long, par Maury, le grau de Maury(432m), Cucugnan, le col de Tribi(344) Duilhac sous Peyrepertuse,le col de Grès(406m) Rouffiac des Corbières, Soulatgé et enfin Cubières.
![]() Route du col de Saint Louis : |
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![]() La route du Grau de Maury |
Des projets routiers des instances départementales, aux refus constants de la municipalité de Saint Paul de Fenouillet
La deuxième moitié de XIXème siècle est remplie de demandes, de doléances concernant le percement d’une route qui joindrait Saint Paul et l’Aude d’une façon plus directe que les longues approches par l’est ou l’ouest.
Dès 1853, le maire de Saint Paul proteste contre un projet de route d’intérêt communal : Ille sur Têt – Rennes les bains avec des arguments forts.
Et c’est l’idée fixe des élus saint-paulais pendant plusieurs décennies :
| « Il faut qu’une route, dans les gorges de Galamus, au départ du plateau « Priez sans cesse » qui domine l’ermitage, soit creusée à mi-hauteur de la falaise, pour aboutir, parfaitement à plat à l’entrée des gorges, côté Cubières. » « Au lieu d’une montagne de calcaire très abrupte, fort élevée et la plupart du temps couverte de neige, on obtient par Saint Antoine, une route unie, sans rampe, à l’abri de tous les vents et où la neige ne séjourne jamais, » |
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Un autre argument, aussi fort est avancé dès 1854 :
« Le tracé par Camps, en frappant de stérilité tout le commerce de Saint Paul, amènerait la ruine certaine de tous les établissements qui occupent un grand nombre d’ouvriers sans ressources et porterait ainsi la misère et la désolation dans la commune de Saint Paul… »
Un autre projet, étudié par les instances départementales, au profit d’une route reliant Saint Paul à Soulatges via le col de Brézous, est aussi évoqué, puis rapidement oublié.
Cette obstination à dénigrer tout autre projet pendant deux décennies finit par être payante. Mais il fallut attendre les années quatre-vingts du XIXe siècle pour voir enfin se concrétiser le projet saint paulais.
Le projet : (extraits du rapport de l’Agent Voyer en chef du 11 mai 1885.)
« Le tracé du nouveau chemin part de Saint Paul, remonte la rivière de l’Agly, en gravissant les coteaux qui forment les contreforts des Corbières, passe sur le flanc de la montagne un peu au dessus de l’ermitage Saint Antoine, franchit le ravin de Mont Crabier, près de son confluent avec l’Agly et traverse la gorge de Galamus pour continuer à suivre la rive gauche de l’Agly dans le département de l’Aude et un affluent qui conduit à Cubières.
Le terrain… ne présente de difficultés sérieuses que dans les Pyrénées Orientales… »
(Développement du chemin dans les P O : 5480 m. Largeur prévue : 3,50 m avec réserve pour caniveau côté montagne et certains points refuges pour le passage de 2 véhicules.
Le chemin sera ouvert en demi-voute, prenant jour côté précipice, à l’exemple de la construction de la route du défilé de Pierre Lys, près d’Axat (Aude).
Du côté du précipice, le chemin sera généralement garni de parapets, cependant, de distance en distance, les parapets seront remplacés par des garde-corps en fer, qui procureront plus de jour et permettront de se débarrasser facilement du produit des éboulements, que les intempéries pourront occasionner.
![]() gorges de Pierre-Lys (Aude) |
gorges de Saint Georges (Aude) |
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Il a été question, un temps, de traverser toute la montagne en souterrain par un tunnel sur une longueur de près de 500 m, mais le prix des travaux, prohibitif, et le manque de jour de l’ouvrage, ont fait repousser cette option. Seul, subsiste le court tunnel de l’entrée, sur une longueur de 35 m environ.

Pour mener à bien ce chantier, il fut fait appel à la main d’œuvre des localités concernées. Pas de documents d’archives sur les conditions de travail ou le nombre d’ouvriers ayant participé au percement de la route. A ce sujet, la seule évocation reste le contenu des deux derniers vers du célèbre quatrain de Léonce Rives :
qui nous laisse imaginer toutes les difficultés d’entamer la roche dure de la falaise à la barre à mine et à la masse, à l’aide aussi, sans doute, de la poudre noire pour disloquer les parties les plus compactes de rocher.

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Scènes de forage non authentiques.
Tout au long de la route, les nombreuses traces laissées par les barres à mine attestent du travail rude et intense des ouvriers qui rongent progressivement la roche calcaire et dégagent le passage souhaité.
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Une polémique plus locale, aurait pu nuire au projet ou le retarder
En marge de ce grand projet, avec toutes les difficultés politiques et matérielles d’implantation de cette route, si longtemps espérée, une autre lutte se poursuivait entre la municipalité républicaine et le Conseil de Fabrique, gestionnaire de l’ermitage.
La Fabrique, propriétaire des lieux autour, craignait de « graves et pour ainsi dire irréparables déprédations dans le bois ».
La Fabrique met en avant son droit de propriété et le respect de l’environnement de l’ermitage. Le maire de Saint Paul, avance l’importance du chemin direct vers Cubières. D’un côté la « tradition religieuse », de l’autre, « le progrès et les sentiments républicains de la population ».
Novembre 1884 : « A l’heure actuelle, Monsieur le maire nous a promis de faire respecter notre ermitage et il a donné des instructions très sévères aux gardes de la commune. »
C’est l’aveu de la « défaite historique » de la Fabrique et l’« abandon » de Galamus à la modernité.
Au bout du compte, Saint Antoine-le désert ne sera plus le lieu mystique indépassable mais deviendra une étape sur le chemin qui relie les hommes…
Et en 1892, enfin la route des gorges met les villages de l’Aude : Cubières-sur-Cinoble, Soulatgé et Camps sur Agly en relation directe avec Saint-Paul-de-Fenouillet.
Enfin, le passage vers Cubières est ouvert. |
Sans doute une des premières 4 roues à moteur qui a réussi la traversée. |
Et aujourd'hui:
Depuis le milieu du XXème siècle, l’évolution et la diversification des moyens de locomotion (automobiles, motos, vélos et engins divers) favorise un maximum de tourisme de masse; le site de Galamus (ermitage St Antoine et gorges de l’Agly) devient progressivement un lieu privilégié de visites.
Le passage des gorges, de plus en plus emprunté, connaît des épisodes fréquents d’embouteillage.
Pour accueillir un maximum de véhicules, le petit plateau de « Priez sans cesse », vite devenu insuffisant, est aménagé, par étapes, en véritable parking avec même un bâtiment d’accueil.
Au fil du temps, lui-même, est apparu très vite saturé pendant les week-ends ou la saison touristique (visites, randonnées, canyoning …).
Aussi, depuis quelques années, un parking intermédiaire à quelques centaines de mètres, côté Saint Paul, est venu compléter l’offre de stationnement, avec même une navette entre les deux aires pour gérer au mieux l’afflux de véhicules.
La sécurité de la circulation dans les gorges, devenue pléthorique, a même obligé les pouvoirs publics des deux communes mitoyennes à mettre en place, pour la saison d’été, une circulation alternée avec feu rouge et navette.
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Quelques années auparavant, sur le cami de Camps, le drame …
Nous sommes en 1881, il n’y a pas classe en cette journée d’hiver.
Comme à l’accoutumée, Monsieur Moulins, l’instituteur de Camps, sac au dos, emprunte le sentier habituel pour se rendre à Saint Paul, faire son marché hebdomadaire…
Sur le chemin de retour, une furieuse tempête de neige le surprend et le bloque sur le plateau qui domine Camps.
Il n’y a pas d’abri possible et le froid est si intense que Monsieur Moulins succombe.
Il sera inhumé à l’endroit même où il a péri.
La stèle honore son souvenir sur ce plateau ingrat.
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ICI EST MORT |
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